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Article de
Jean-Louis REY

Extrait d’un article dans la brochure « Au Fil du Lay » 2023/n°82 écrit par Jean-Louis REY l’ancien responsable du service des espaces verts de la ville de Luçon de 2013 à 2022.​

Le jardin Dumaine à travers l’œil du jardinier

 

            Imaginez-vous naître dans une demeure entourée de 4,5 ha, soit 5 terrains de foot. Vous allez y grandir, y voir vos parents planter des arbres et un jour c’est vous qui en héritez ! Vous partez pour suivre des études pour devenir médecin à la capitale. Vous êtes cultivé, avec des moyens importants et passionné de jardins ; alors ce parc va devenir votre terrain de jeux durant toute votre vie.

 

            Voilà la vie de Monsieur Pierre-Hyacinthe DUMAINE. Nous sommes au XIXème siècle et ce notable va imaginer, dessiner, inventer, planter et construire son jardin à la mode de son époque. On sait qu’il s’est inspiré des livres de ses contemporains et notamment du « plans raisonnés de toutes les espèces de jardins » (1) de Gabriel THOUIN qui inventoriait les différents éléments des décors de jardins.

(1) Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins par Gabriel Thouin, cultivateur et architecte. Imp. Lebègue, Paris 1820.

 

            C’est donc la création de ce jardin que je vais vous raconter, jardin dont la structure actuelle est encore celle imaginée par Pierre-Hyacinthe DUMAINE.

 

            Lorsque ses parents achètent le domaine, il est constitué du pré haut, des prés bas, des vignes. L’allée des charmilles existe déjà. Pierre-Hyacinthe Dumaine va structurer le jardin, il va travailler chacun de ses espaces afin de créer son univers. Tout au long de sa vie il va planter. La propriété est ceinturée de murs qui cachent des regards indiscrets. A l’époque, on ne montre pas au peuple ce que l’on a, mais on veut se faire plaisir et aussi impressionner ses invités, c’est l’époque de l’entre-soi.

 

            Le XIXème siècle est l’époque des grandes expéditions et des grandes découvertes : les temples d’Angkor Vat, les Mayas, les pyramides. Les explorateurs sont accompagnés de botanistes qui vont rapporter des graines, des boutures, des herbiers. De nouvelles espèces apparaissent dans les jardins européens et dans les parcs royaux. La haute société de l’époque va vouloir aussi en orner ses jardins, symboles de la classe sociale. On bâtit également des constructions ou des fausses ruines rappelant ces découvertes : ruines d’un temple Khmer, pagodes, temples romains. On trouve également d’autres éléments de décors comme des rochers, petits forts, pigeonniers, grottes et colimaçons.

 

            Monsieur Dumaine n’y échappe pas ! Il agrément son jardin d’un petit fort, d’une grotte qui n’est pas celle actuelle, d’un gros rocher aujourd’hui disparu, d’une pagode qui fut détruite en 1876 car trop vétuste et d’un colimaçon : petite colline qui offre un point de vue sur le jardin ou sur la ville et d’un lieu de méditation. Le colimaçon possède son souterrain mais nul ne sait où il débouche et le mystère reste entier. Chacun de ces éléments doit inviter à la rêverie et à l’imagination. On voyage en restant chez soi et on donne l’illusion des voyages et des découvertes.

 

            A cela s’ajoute le jardin nourricier, car à l’époque on produit pour se nourrir. A l’emplacement de l’actuelle salle des fêtes, du bureau de police et du théâtre se trouve le potager avec son orangerie. Ce n’est pas l’orangerie actuelle inaugurée en 1876 le long du chemin nord du jardin. La pompe installée près de l’orangerie actuelle devait se trouver dans le potager, elle a été achetée par Monsieur Dumaine.

 

            Le pré bas est en fait une carrière à ciel ouvert qui a permis d’avoir la pierre nécessaire afin de construire les murs de clôture et même parfois, si la pierre est belle, de construire l’habitation. Du coup il y a un vaste dénivelé au milieu du parc. Pierre-Hyacinthe Dumaine va le transformer en pré bas autour duquel il construit la grotte et le rocher. Il y plante le noyer d’Amérique en 1832 (acheté aux pépinières Bourbon-Vendée à La Roche sur Yon) et certainement les peupliers d’Italie que fera conserver Julien DAVID.

 

            Il va dessiner et planter le bois en étoile créant ainsi un îlot de verdure et de fraicheur au cœur du jardin. Cela lui donne l’illusion de se trouver dans une forêt alors qu’il se trouve au cœur de la ville. Il l’appelle le labyrinthe, car les allées ne sont pas toutes ouvertes formant un cul-de-sac. C’est un lieu où il aime à se perdre dans ses pensées.

 

            Le pré haut devient le jardin d’apparat puisqu’il entoure la demeure et mène aux écuries. Il est donc très soigné. A l’époque les massifs sont dits « en corbeilles » c’est-à-dire surélevés : on suppose qu’il y en avait dans la propriété. On sait qu’il y plante de arbres d’essences rares pour son siècle comme différents cèdres et des marronniers. En effet, lorsqu’on a de l’argent, on plante ce qui se fait de mieux et de plus rare. J’ai toujours expliqué lors de mes visites guidées, que si l’on repère des cèdres ou de séquoias à l’horizon, c’est qu’une belle demeure se trouve à leurs pieds.

 

            Entre 1830 et 1845, nous n’avons pas de date exacte, il va planter l’alignement d’ifs face à sa maison avec pour fond un petit bois, s’offrant ainsi une belle perspective depuis son salon.

 

            Il crée les allées pour rejoindre chacun des espaces. L’actuel pont au-dessus de l’écoulement du grand bassin actuel était à l’origine en bois. Il fut reconstruit en ciment imitation bois en 1936. A l’époque de Pierre-Hyacinthe Dumaine, il y avait beaucoup moins d’allées, ces dernières ayant été réalisées lors de la transformation du parc en Jardin public.

 

            A l’emplacement des anciennes vignes, qui se situaient au niveau de l’orangerie actuelle, il créa la grande pelouse sur laquelle il va planter le Tulipier de Virginie, acheté en même temps que le noyer d’Amérique. Le Tulipier est aujourd’hui l’un des plus arbres du jardin. Venez au printemps admirer ses délicates fleurs vert tendre au cœur orangé en forme de tulipes qui lui donne son nom.

 

            Le bois en étoile planté par Monsieur Dumaine offre la fraicheur en été, coupe le vent et crée un univers ; il sert également à produire du bois de chauffage. En effet, le jardin se devait d’être nourricier mais aussi pratique. Un petit hectare de bois bien géré avec une rotation de coupe tous les 10 ans fournit quelques stères. Le but n’est pas de voir ici les arbres centenaires mais bien d’avoir un sous-bois avec des « vénérables » de temps en temps. C’est d’ailleurs la méthode que nous avons utilisée pour replanter en 2014 avec les élèves des écoles de Luçon.

 

            Pierre-Hyacinthe Dumaine est dans son jardin clos, mais il ne veut pas se priver de regarder ce qui est autour de sa propriété. Si vous plantez des arbres, vous cachez le spectacle, sauf si vous plantez des pins larisio ou pin de Corse. Le pin larisio est le plus grand arbre de France, il peut atteindre une hauteur de 50 m. Ils sont plantés par groupe de 5 ou 7 arbres et leur hauteur laisse passer le regard. Ainsi, depuis le jardin, et au travers de ceux-ci, on peut toujours voir le clocheton de Sainte-Ursule et la cathédrale de Luçon. On retrouve ces pins dans tous les jardins XIXème.

 

            Voilà comment, tout au long de sa vie, Monsieur Dumaine va aménager son parc pour en faire son jardin d’Eden. Son lieu de rêve et de bien-être ! Fort heureusement il a eu l’intelligence de léguer son domaine à la ville pour en faire un jardin public.

 

            La commune accepte le legs en 1872, elle ouvre le mur de clôture et fait réaliser en 1876 (2) la belle grille en ferronnerie d’art de la rue de l’Hôtel de ville, afin d’inviter le public à enter dans le parc.

(2) En réalité, ce fut en 1892.

 

            Il faut offrir des animations aux visiteurs. Les élus vont donc entreprendre la construction du belvédère. Pour cela on va abattre le cèdre du Liban qui en 1900 était décrit comme « le beau spécimen de cèdre du jardin Dumaine » (3). Et que va-t-on offrir à voir aux visiteurs depuis le belvédère ? Le belvédère s’ouvre sur le pré bas qui est facile à clôturer, on va donc y installer des animaux ; des daims et même des gazelles. Offrant ainsi au « petit peuple » la possibilité de profiter d’un spectacle auparavant réservé à la noblesse ou à la bourgeoisie.

(3) En réalité, le belvédère fut construit autour du grand cèdre. Ce dernier fut conservé assez longtemps et n'a pas été abattu pour la construction du belvédère qui , à l'inverse, voulait le mettre en évidence.

 

          Toujours pour animer le jardin, on va construire l’actuelle orangerie qui sera inaugurée en 1876. On peut y stocker les orangers durant l’hiver ce qui, avant, était le privilège des riches.

 

          En 1891, Monsieur Julien David, Président de la Philharmonie, propose de financer la construction d’un kiosque à musique contre une rente viagère annuelle de 550 Frs. Des concerts, très à la mode en ce temps-là, y sont donnés pratiquement chaque dimanche aux beaux jours.

 

          En 1906, Julien David propose la mise en eau du jardin. Il exige, pour valider son financement, que la fontaine des naïades soit de la même taille que le kiosque. Il souhaite autour du bassin, 4 massifs identiques au milieu desquels on installe 4 piliers sur lesquels on posera les vases de Sèvres mis en dépôt par l’état. Il va décrire tout ce qu’il souhaite, y compris que l’on installe une île au milieu du grand bassin avec les peupliers d’Italie. Le grand bassin sera installé dans le pré bas, à la place du petit zoo, pour être admiré depuis le belvédère. Il est architecte paysagiste en quelque sorte !

 

          Il va également financer toute la machinerie : puits, château d’eau, pompe pour alimenter ce dernier, la maçonnerie de la rivière d’évacuation des eaux du bassin, les tuyaux du transport de l’eau, l’alimentation en eau de l’arrosage et de la cascade : tout ce qui ne se voit pas mais qui est indispensable au fonctionnement. Une grande fête est organisée pour l’inauguration et le tout Luçon se presse pour découvrir son parc embelli.

 

          Avec le grand bassin et son île, une nouvelle attraction naît : le voyage sur le lac. Une barque du marais est transformée en gondole et les belles de l’époque font une promenade de quelques mètres sur le grand bassin. Toute une expédition !

 

          Tous les ans, les jardiniers, en reconnaissance du don de Julien David, vont organiser la fête des lampions : déambulation nocturne sous la lumière de 4000 lampions.

 

          Durant tout ce temps les arbres poussent, grandissent et meurent mais on les remplace. La vie continue.

 

          Dans les années 1960 Monsieur Chasteau arrive comme chef des espaces verts de la ville de Luçon et il apporte les topiaires : des arbres taillés. Les fables de la Fontaine vont prendre place dans le jardin pour ne plus le quitter. Pour sublimer les topiaires, des massifs floraux habillent les pieds de ces structures végétales, offrant un spectacle haut en couleurs.

 

          On réalise aussi des massifs de mosaïcultures : des gravures et des formes réalisées en végétaux. Cet art disparait de nos communes car très couteux en main d’œuvre mais également par perte de savoir-faire.

 

          Aujourd’hui encore, les luçonnais sont fiers de LEUR jardin Dumaine. Nombre d’entre eux y viennent pour y réaliser leurs photos de mariage, tous les enfants y jouent avec plaisir et le connaissent par cœur. Il est un lien entre les différents quartiers ainsi qu’un îlot de fraicheur l’été. Si vous êtes attentifs et observateurs, vous pouvez y découvrir ses discrets habitants : chouette, hibou, crapaud siffleur, hérisson, chauve-souris, pic-vert, pic-noir, huppe ainsi que bien d’autres espèces d’oiseaux. On peut y rencontrer l’écureuil roux mais là il faut de la patience ! Je ne vous parle même pas des très nombreux insectes et araignées, du capricorne du chêne, un très joli scarabée qui est protégé.

 

          Ce parc est un lieu de vie et de biodiversité. C’est une arche de Noé au cœur de ville et en même temps un lieu de divertissement et de loisirs pour tous. Seulement, c’est à chacun d’entre nous qu’il revient de le protéger, de le soigner, de l’aimer et de le respecter si nous voulons pouvoir le transmettre aux générations à venir !

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